
Photography




"Pray for America" Louisiana 2015-2023.
Photographies 4x5 inches et 6x6 cm négatif couleur.
Projet finaliste au prix CAMERA CLARA 23
Réalisée entre 2015 et 2023 en Louisiane, ce document photographique s'inscrit dans une démarche au long cours, à la chambre 4x5 inches et au moyen format 6x6 cm, sur négatif argentique couleur. Le choix de ces outils, exigeants et lents, engage une relation particulière au temps, à l'espace et aux personnes photographiées. Chaque image est le résultat d'une rencontre, d'une construction partagée, où la frontalité du dispositif dialogue avec la densité des histoires individuelles et collectives.
Les photographies explorent les traces persistantes de l'histoire esclavagiste dans le paysage contemporain du Sud des États-Unis. À travers des portraits, des architectures vernaculaires, des détails du quotidien et des signes religieux, elles interrogent le statut des Afro-Américains aujourd'hui, pris dans une continuité historique marquée par les inégalités structurelles et les héritages non résolus.
La question de la réparation traverse la série de manière sous-jacente : non pas comme un slogan, mais comme une nécessité historique, sociale et symbolique. Les images donnent à voir des présences, des ancrages, des formes de résistance silencieuse, tout en révélant les absences et les fractures qui persistent.
La place de l'église y occupe un rôle central. À la fois refuge, espace communautaire et lieu de transmission, elle apparaît comme un pilier structurant, matrice culturelle, politique et spirituelle. Elle ne représente pas uniquement une institution religieuse : elle est le lien social, politique, musical et poétique... où les Africains-Américains ont fait peuple : " la remémoration d'un rituel qui nous a formés en tant que nation" Henry Louis GATES, Jr. " The Black Church. This Is Our Story, This Is Our Song" Penguin Press, New York, 2021
Les figures religieuses, les paysages et les architectures participent ainsi d'une mémoire vivante, où s'entrelacent foi, histoire et identité.
Par l'attention portée à la couleur, à la lumière et aux espaces, ces photographies construisent un espace de tension entre visibilité et retenue. Elles invitent à considérer ce qui persiste, ce qui résiste, et ce qui reste à reconnaître.
« "Pray for America" est une prière formulée par certains chrétiens, qui considèrent qu'une grande partie des Américains vit dans le péché et risque la damnation, en raison de leur attachement à l'argent, au sexe ou aux drogues. »
- Lisa Andaloro, propriétaire du Tigermen Den, Royal Street, La Nouvelle-Orléans.
Carnet Louisiane
À la sortie de l'avion, l'air vous saisit - humide, épais, presque végétal. Le corps devient lui aussi humide et végétal puis s'impose ensuite : l'histoire.
Elle est partout. Elle ne se raconte pas seulement, elle se vit, elle se voit, elle vous regarde. Chaque jour, elle affleure dans les paysages, dans les corps, dans les silences. Elle bouleverse, jusqu'à parfois devenir difficile à soutenir.
Cette histoire n'est pas passée. Elle persiste dans les stigmates visibles de l'esclavage, dans les architectures, dans les territoires, mais aussi dans les inégalités qui structurent encore la société américaine. Les visages que je rencontre ne sont pas ceux d'un passé révolu, mais bien ceux d'une continuité. Ils portent une mémoire vive, souvent ignorée, parfois niée.
Au fil de mes voyages en Louisiane, j'ai été confronté à cette réalité à travers la communauté afro-américaine. J'y ai découvert une force politique autant que spirituelle : une manière de faire société malgré l'histoire, contre elle parfois. Une intelligence du vivre ensemble qui ne relève pas d'une naïveté, mais d'une résistance construite, ancrée dans des siècles de luttes.
Dans ce contexte, la question de la réparation ne peut être évacuée. Elle traverse les conversations, les regards, les absences. Elle interroge directement les responsabilités historiques et contemporaines.
Ce que je photographie, ce ne sont pas seulement des lieux ou des personnes, mais les traces actives d'un système qui continue de produire ses effets.
Et pourtant, au cœur de cette tension, il y des espaces de lumière : des échanges d'une grande douceur, une attention à l'autre, une tendresse qui n'efface rien mais qui permet de tenir. C'est dans cet équilibre fragile, entre violence historique et puissance de vie, que ce travail s'inscrit.