
Photography




"Pray for America" Louisiana 2015-2023.
Photographies 4x5 inches et 6x6 cm négatif couleur.
Projet finaliste au prix CAMERA CLARA 23
Document photographique réalisé entre 2015 et 2023 en Louisiane.
"Pray for America" est un projet sur plusieurs années réalisé à la chambre 4x5 inches et au moyen format 6x6 cm, négatif argentique couleur.
Travailler en photographie au grand et moyen format permet une relation particulière aux personnes photographiées, au temps, à l'espace... Chaque image s'inscrit dans une volonté de rencontre faisant naitre une construction photographique partagée, un dialogue vers la densité des histoires individuelles et collectives.
C'est la chaleur humaine des Africains-Américains rencontrés qui m'a acheminé à explorer les traces persistantes de l’histoire esclavagiste dans le paysage contemporain du Sud des États-Unis.
J'ai alors commencé à réaliser des portraits en choisissant des paysages dialectales, des architectures vernaculaires comme détails historiques ainsi que des signes religieux qui interrogent le statut des Africains-Américains d'aujourd'hui absorbés dans une continuité historique marquée par les inégalités structurelles et les héritages non résolus.
Au fur et à mesure de mes rencontres et de mes recherches sur l'histoire Africaine-Américaine, en arpentant des espaces, des villes comme Donaldsonville, petite ville sur la rive Ouest du Mississippi, haut lieu des anciennes plantations esclavagistes, la question de la réparation traverse alors le travail photographique de manière supposée : non pas comme une devise, mais comme une nécessité historique, sociale et symbolique.
Les photographies deviennent des formes de résistance silencieuse, tout en révélant les absences et les fractures qui persistent. Elles témoignent de cette injustice où, descendants d'esclaves, les Africains-Américains n'ont jamais reçu de compensation financière du gouvernement américain en réparation de ces siècles de vies brisées.
Les économistes Omari Swinton (Université Howard), Ellora Derenoncourt (Université de la Californie à Berkeley) et Thomas Shapiro (Université Brandeis) sont en faveur d'une politique gouvernementale de réparation. « C'est le gouvernement qui a permis l'esclavage et qui, plus tard, a permis de mettre en place des politiques qui désavantageaient les Noirs de façon disproportionnée. La solution doit venir du gouvernement. S'il n'y a pas de réparations ou des changements systémiques pour contrer le racisme, rien ne va changer », dit le professeur Swinton. La Presse, samedi 20 avril 2024
La place de l'église occupe un rôle central dans l'histoire des Africains-Américains. À la fois refuge, espace communautaire et lieu de transmission, elle apparaît comme un pilier structurant, matrice culturelle, politique et spirituelle. Elle ne représente pas uniquement une institution religieuse : "elle est le lien social, politique, musical et poétique... où les Africains-Américains ont fait peuple", " la remémoration d'un rituel qui nous a formés en tant que nation" Henry Louis GATES, Jr. " The Black Church. This Is Our Story, This Is Our Song" Penguin Press, New York, 2021
Les figures religieuses, les paysages et les architectures participent ainsi d'une mémoire vivante, où s'entrelacent foi, histoire et identité.
Les photographies construisent un espace de tension entre visibilité et retenue, rythmée par la couleur. Elles invitent à considérer ce qui persiste, ce qui résiste, et ce qui reste à reconnaître.
« "Pray for America" est une prière formulée par certains chrétiens, qui considèrent qu'une grande partie des Américains vit dans le péché et risque la damnation, en raison de leur attachement à l'argent, au sexe ou aux drogues. »
- Lisa Andaloro, propriétaire du Tigermen Den, Royal Street, La Nouvelle-Orléans.
Carnet Louisiane
À la sortie de l'avion, l'air vous saisit - humide, épais, presque végétal. Le corps devient lui aussi humide et végétal puis s'impose ensuite : l'histoire.
Elle est partout. Elle ne se raconte pas seulement, elle se vit, elle se voit, elle vous regarde. Chaque jour, elle affleure dans les paysages, dans les corps, dans les silences. Elle bouleverse, jusqu'à parfois devenir difficile à soutenir.
Cette histoire n'est pas passée. Elle persiste dans les stigmates visibles de l'esclavage, dans les architectures, dans les territoires, mais aussi dans les inégalités qui structurent encore la société américaine. Les visages que je rencontre ne sont pas ceux d'un passé révolu, mais bien ceux d'une continuité. Ils portent une mémoire vive, souvent ignorée, parfois niée.
Au fil de mes voyages en Louisiane, j'ai été confronté à cette réalité à travers la communauté Africaine-américaine. J'y ai découvert une force politique autant que spirituelle : une manière de faire société malgré l'histoire, contre elle parfois. Une intelligence du vivre ensemble qui ne relève pas d'une naïveté, mais d'une résistance construite, ancrée dans des siècles de luttes.
Dans ce contexte, la question de la réparation ne peut être évacuée. Elle traverse les conversations, les regards, les absences. Elle interroge directement les responsabilités historiques et contemporaines.
Ce que je photographie, ce ne sont pas seulement des lieux ou des personnes, mais les traces actives d'un système qui continue de produire ses effets.
Et pourtant, au cœur de cette tension, il y des espaces de lumière : des échanges d'une grande douceur, une attention à l'autre, une tendresse qui n'efface rien mais qui permet de tenir. C'est dans cet équilibre fragile, entre violence historique et puissance de vie, que ce travail s'inscrit.