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Un circuit touristique consacré au patrimoine afro-américain, sorte d’itinéraire historique, a été mise en place autour de la rive ouest du Mississipi de Bâton-rouge à la Nouvelle-Orléans. Ce tourisme dit mémoriel, vise à établir une réflexion sur l'Histoire de l'esclavage et à susciter une forme de recueillement. Ce circuit passe par le sud profond, comme à Donaldsonville, dans les anciennes plantations telle la plantation Whitney, la plus grande, qui ne comptait pas moins de 2500 esclaves au 19° siècle.

Comme le “Lorraine Motel” à Memphis transformé en musée consacré à la vie de Martin Luther King qui y fut assassiné, où le musée National de l’histoire et de la culture Afro-Américaine à Washington, le mémorial à Montgomery en Alabama en hommage aux milliers de Noirs lynchés...  aux USA s’érigent donc depuis une décennie des lieux encourageant le travail de mémoire sur les horreurs de l’esclavage puis de la ségrégation. Ériger un mémorial signifie que l’histoire est bien passée et qu’après un travail de mémoire on en tire une réflexion afin de faire évoluer vers le mieux, le bien, le juste, la société, le pays tout entier, or il y a encore beaucoup à faire évoluer aux USA.

S’il est vrai qu’aux yeux de la loi, avec le Civil Rights Act, loi de 1964 qui interdit toute forme de discrimination dans les lieux publics et le Voting Rights Act qui supprime en 1965 les examens et autres impôts pour devenir électeur aux États-Unis, les Afro-Américains ont sur le papier les mêmes droits que tous. La réalité est malheureusement autre et la lutte pour l’égalité est loin d’être fini. On ne construit pas un monde commun sur de beaux textes, et les inégalités raciales persistent, on parle même d’une “nouvelle ségrégation”, comme nous le montre le mouvement “Blacks Lives Matter” (la vie des noirs comptent) qui proteste encore en 2022, contre les violences policières faites aux Afro-Américains, qui sont nombreuses, violentes et meurtrières.

À Baltimore un quartier noir à l’ouest de la ville a été rebaptisé “Body more, Murderland” par ses habitants (“encore des cadavres, pays de meurtre”) car le pic de meurtres des années 90 à été dépassé en 2015 avec plus de 300 tués par balle. Un chiffre qui augmente dans toutes les grandes villes Américaines, de Washington à la Nouvelle Orléans. Spike Lee en a fait en 2015 l’accroche d’un de ses films, chi-raq contraction de Chicago et Iraq :  4624 Américains morts en Iraq de 2003 à 2011, 7356 meurtres à Chicago de 2001à 2015 : où est la guerre ?

À Bâton-rouge le quartier de st Georges regroupant 90% de la population “blanche”, veut créer sa propre ville. Une loi en Louisiane permet de le faire. Ainsi la Parkview baptiste school est une école composée uniquement de “Blancs riches”. La ségrégation se reformerait elle ou bien n’a t’elle jamais disparue ? “La ségrégation raciale n’est pas finie elle est simplement repensée et installée autrement comme on peut le constater avec le complexe carcéro-industriel” Angela Davis.

40% de la population carcérale est Afro-Américaine mais les hommes Afro-Américains ne représentent que 7% de la population. Le 13°me amendement interdit l’esclavage mais il y a une clause : “sauf pour les criminels”. ( “Le treizième amendement” film documentaire de Ava Duvernay 2016) 

Donaldsonville est une ville musée avec son Historic District. Les maisons en bois typique du 19°m antebebellum (avant-guerre) néo-classique et créole-néo classique sont impeccablement préservées. La ville comprend aussi un musée retraçant l’histoire de l’esclavage et de la ségrégation le River Road Museum fondé par Kathe Hambrick et également un musée vivant ou l’on y voit la reconstitution au milieu de la ville, d’un campement d’une unité de soldats afro-Américains pendant la guerre de sécession. C’est la ville qui élut le premier maire noir des Etats-Unis : Pierre Caliste Landry en 1868, ce n’est pas rien. Pourtant en traversant cette ville on rencontre une misère afro-Américaine absolument sidérante ! Construire ces monuments, ces musées, ces mémoriels pour montrer au monde que le passé est bien fini. Est ce vraiment la réalité ? C’est cette question qui me poussa à parcourir les villes, les rues... du sud profond. Construire une mémoire historique juste, au regard de l’histoire atroce des Afro-Américains c’est très important, néanmoins  je ne peux m’empêcher de penser comme cette femme à Memphis, Jacqueline Smith, qui campe depuis 20 ans devant le musée dédié à Martin Luther King : Le Lorraine Motel où a été assassiné le docteur le 4 avril 1968. Cette Ex employée du Motel distribue des tracts, assise devant sa cabane en carton où elle fait passer le message à qui veut l’entendre : “Le Docteur King n’aurait pas voulu qu’on dépense ces sommes extravagantes pour un monument à sa gloire, dit-elle, il n’aurait pas apprécié qu’on nous expulse du Motel. Il aurait souhaité que l’argent soit distribué aux sans-abris et aux chômeurs, aux gens qui doivent trimer jusqu’à la fin de leur vie, aux écoles et aux dispensaires, il est mort pour ça.”  

Donaldsonville fût la capitale de la Louisiane de 1830 à 1831. A mon arrivée d’énormes camions venant d’Hollywood et des voitures de Shérif barrent les rues. Je me demande ce qui se passe. Un tournage a lieu : The Highwaymen avec le grand Kevin Costner qui est maintenant dans la rue juste devant moi. Une machinerie incroyable à côté de la petite maison de bois d’Eric Dorsey que je rencontre assis dans son fauteuil sous son porche. Je le prends en photo dans son beau fauteuil bleu. Il cache sa bière pour la photo. Il est 9h30 du matin.

Ce beau jeune homme d’à peine une trentaine d’année est là ! Sa maison tout en long, la shotgun house est complètement délabrée. Il n’a pas de travail et vit avec sa grand-mère. Il passe le temps. Ses fenêtres sont toutes calfeutrées. Il trouve ça bien ce tournage alors que je trouve ça aberrant : tant de gens semblent manquer de tout, tout autour du tournage et ces millions dépensés dans le lieu de vie d’une population au seuil réel de la misère. C’est violent. Lui très doux, très sage avec une forte résilience positive dans ses propos me dit :” A quoi ça sert de se battre contre le plus fort ? A rien.” C’est ça qu’on devrait mettre dans les musées. Cette sagesse là, venue d’un peuple qui a connu le pire. Le monde a un grand besoin de cette sagesse non reconnue jusqu’alors sinon à quoi sert l’histoire ?  

Je rencontre aussi Gloria qui pose pour moi devant sa maison rose dont certaines fenêtres sont condamnées. Elle m'emmène voir le tournage, elle est très fière. Je lui dis que ça ne m’intéresse pas, que c’est elle qui m’intéresse : la vraie vie, la vraie rencontre. Quel est comme un point de jonction entre l’histoire et la réalité et que ça c’est immense. Elle est ivre. Ses amis aussi. Une ivresse douce, lente, qui tend la main et je ne connaissais pas. Elle me présente ses amis dans une simplicité folle, assis devant la maison, comme si le temps c’était arrêté. Simplicité n’est pas le mot. Il y a des mots qui n’existent pas encore concernant cette communauté : les mots de l’avenir juste. Les mots ont une réalité et si on ne les voit pas ils ne peuvent pas exister. Donc il n’y a pas de mots dans cette rencontre : c’est au-delà. Ce sont des mots d’une humanité profonde. Ils m’embrassent, me souhaitent le meilleur. Ils sont si doux !  Il y a la réalité vraie : celle d’un monde façonné par la violence et la domination afin d’amasser des fortunes sur les corps des autres. Celle de l’histoire atroce de l’Occident créant sa richesse première en dévorant l’Afrique. Les routes de l’esclavages ont façonnés la plus grande accumulation de richesse jamais vu dans l’histoire de l’humanité et ont créés la prospérité du monde Occidental. C’est cette réalité que l’on peut lire dans les yeux de ces personnes dont je veux faire le portrait. 

“Etre libre, ce n'est pas seulement se débarrasser de ses chaînes ; c'est vivre d'une façon qui respecte et renforce la liberté des autres.”MANDELA Nelson.

"Pray for America" Louisiana 2015-2018.

 Projet en cours